Travailler le week-end : quand l’exception devient la norme

Dimanche, 17h10. Vous ouvrez l’ordinateur sur la table du salon, « juste une heure pour préparer lundi ». À 19h40, vous y êtes encore : trois devis relus, onze mails partis, et le repas s’est préparé sans vous. Travailler le week-end était une exception il y a quatre ans. C’est devenu votre sixième jour.

Et cette règle, vous ne l’avez jamais votée.

Travailler le week-end : la norme chez les indépendants

Commençons par les faits. Selon l’Insee, 70 % des non-salariés ont travaillé au moins un samedi sur une période de quatre semaines, et 39 % au moins un dimanche. Chez les salariés, on tombe à 37 % et 21 %. La durée habituelle de travail d’un non-salarié atteint 42,7 heures par semaine (Insee, « Durée et organisation du temps de travail », enquête Emploi 2022).

Vous êtes donc dans la moyenne. C’est bien le problème. Une habitude partagée par tout le monde cesse d’être interrogée, et le samedi matin au bureau finit par ressembler à une preuve de sérieux.

Il existe pourtant deux week-ends travaillés très différents. Le premier est choisi : une clôture, un salon, un lancement. Il a une raison et une date de fin. Le second s’est installé tout seul, et plus personne ne sait dire quand il s’arrêtera.

Votre dernier week-end sans ouvrir un seul dossier, c’était quand ?

Comment l’exception s’installe sans décision

Prenons un cas courant. Claire dirige un bureau d’études de neuf personnes. Il y a trois ans, elle a passé un samedi matin au bureau pour boucler une réponse à un appel d’offres. Le calme l’a surprise : aucun appel, aucune question, trois heures d’affilée sur le même sujet.

Elle y est donc retournée. D’abord une fois par mois, puis un samedi sur deux, puis tous. Ensuite le dimanche soir s’est ajouté, « pour arriver lundi avec une boîte mail propre ».

Autour d’elle, tout le monde s’est adapté. Le client qui a reçu une réponse un samedi à 11h en attend une le samedi suivant. Un chef de projet, voyant arriver les mails du dimanche soir, s’est mis à y répondre le dimanche soir. Claire n’a rien demandé à personne. Elle a simplement montré l’exemple.

Puis le mécanisme s’est inversé. Aujourd’hui, Claire construit sa semaine en comptant sur le samedi. Elle accepte une réunion de plus le mardi, car elle « rattrapera samedi ». Le week-end a cessé d’être du temps en plus. Il est devenu un crédit permanent, et la semaine vit au-dessus de ses moyens.

Ce que le week-end travaillé cache vraiment

Voici mon avis, après vingt ans passés à côtoyer des dirigeants de TPE : le samedi travaillé est rarement un surcroît d’activité. C’est une réserve. Et tant que cette réserve existe, rien ne vous oblige à trancher.

Vous pouvez garder le client de trop, puisque le samedi encaissera. Vous pouvez aussi garder le devis pour vous, et laisser le travail de fond sans créneau en semaine. Chaque fois, la réserve paie la note, et la question de fond attend. Le week-end absorbe tout ce que la semaine ne décide pas. C’est d’ailleurs pour cela que travailler sur son entreprise finit si souvent relégué au dimanche.

Autrement dit, le week-end travaillé est une réponse. Reste à savoir à quelle question.

Si votre samedi disparaissait demain, quelle tâche ne serait plus faite, et qui devrait la reprendre ?

Le coût qui n’apparaît dans aucun bilan

Les heures comptent, bien sûr. En 2021, l’OMS et l’Organisation internationale du travail ont publié une analyse mondiale : travailler 55 heures ou plus par semaine augmente d’environ 35 % le risque d’accident vasculaire cérébral et de 17 % le risque de mourir d’une cardiopathie ischémique, par rapport à une semaine de 35 à 40 heures (communiqué OMS/OIT du 17 mai 2021). Faites le calcul. Quarante-cinq heures en semaine, un samedi matin, deux heures le dimanche : vous êtes à 51.

Pourtant, le vrai coût se situe ailleurs. Les psychologues du travail Sabine Sonnentag et Charlotte Fritz ont passé en revue des dizaines d’études sur la récupération (Journal of Organizational Behavior, 2015). Leur conclusion tient en une idée : ce qui repose, c’est de cesser de penser au travail. Or plus la charge est forte, moins on y parvient, et ce défaut de coupure va de pair avec davantage d’épuisement.

Deux heures de mails le dimanche ne coûtent donc pas deux heures. Elles coupent le week-end en deux. Avant, vous y pensez. Après, vous ruminez la réponse du client. Vous arrivez lundi avec une tête qui n’a jamais quitté le bureau, et la fatigue commence dès 9h.

Quant à votre entourage, il a fait les comptes depuis longtemps.

Quatre questions avant le prochain samedi

Fermer l’ordinateur le vendredi soir par discipline tient trois semaines. Ensuite le retard revient, car la cause est restée en place. Mieux vaut donc commencer par regarder. Prenez vingt minutes, un jour de semaine, et répondez par écrit.

  • Qu’est-ce que je fais le week-end, précisément ? Reprenez les quatre derniers. Vous trouverez en général trois familles : le retard, le travail de fond, et le contrôle de ce que font les autres.
  • Pourquoi cela ne tient-il pas dans la semaine ? Cherchez ce qui prend la place : les interruptions, les réunions acceptées par politesse, les tâches que vous gardez par habitude.
  • Qui s’attend à ce que je réponde ? Un client, l’équipe, ou vous seul. La troisième réponse est la plus fréquente.
  • Que déciderais-je si le week-end était fermé ? C’est la question utile. Elle fait apparaître le refus, la délégation ou le renoncement que vous repoussez.

Claire a fait l’exercice. Elle pensait rattraper du retard. En réalité, plus de la moitié de ses samedis passait à relire les livrables de son équipe. Son sujet tenait donc en une phrase : elle ne laissait partir aucun document sans l’avoir relu elle-même. Un agenda mieux rangé n’y changera rien. C’est une décision à prendre, et elle se prend un mardi.

Travaillez-vous le week-end parce que l’entreprise en a besoin, ou parce que vous n’avez pas encore décidé ce qu’elle peut faire sans vous ?

Et si votre samedi était un indicateur ?

La question habituelle est : « Comment récupérer mes week-ends ? » Elle mène tout droit aux bonnes résolutions, puis à la rechute. Je vous en propose une autre : que dit votre samedi de votre façon de piloter ?

Un week-end travaillé par choix, avec une raison et une date de fin, reste un outil. En revanche, un week-end travaillé par défaut est un tableau de bord. Il vous montre, chaque semaine, ce qui n’a pas été tranché du lundi au vendredi. Le lire demande un peu de recul, et ce recul est difficile à prendre seul, comme nous l’évoquons dans notre article sur la charge mentale du dirigeant.

Si vous voulez regarder ce que votre samedi raconte, parlons-en.

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